Fête de la librairie indépendante 2026
La boutique aux miracles
Préface de Marie-Rose Guarnieri
À cette amie éditrice, Valérie Barranger
C’est par un beau dimanche du mois de mai 2025 que l’idée de ce livre a germé grâce à la visite inopinée d’un ami éditeur et écrivain, Samuel Brussell : l’évocation de Trieste et de la librairie d’Umberto Saba m’a immédiatement interpellée. Cette adresse légendaire est le cœur éternel de cette cité et demeure pour toujours un lieu fascinant lorsque nous faisons escale dans cette ville de la Mitteleuropa ! Dans ses rues, vous côtoyez trois statues en pied, non pas de soldats inconnus mais d’écrivains : Umberto Saba, James Joyce et Italo Svevo.
À travers quelques mots provenant des bulletins de présentation d’ouvrages anciens que Saba rédigeait avec passion, j’ai été saisie par la justesse troublante d’une parfaite et lapidaire perception de notre métier : « Sans rien connaître à ce métier, j’ai réussi à monter une librairie, dans la ville la plus hostile qui soit à ce genre de commerce. Je tire plus de fierté de cette modeste entreprise que d’être l’auteur du Canzoniere. Peut-être parce que le Canzoniere fut un don de la nature et que la librairie ne doit son existence qu’aux efforts que j’y ai mis. Je dois reconnaître que c’est dans mon commerce, au milieu de mille tourments, de mille remèdes que j’ai écrit mes plus belles poésies*. »
Cette citation m’a confortée lors de la création de cet ouvrage, certaine qu’il en naîtrait une émulation nouvelle pour vous parler métier et aussi défendre l’aura de notre Europe humaniste. Comme chaque année, celui-ci est une invitation au voyage. Afin de nous aider à braver les flots, nous avons à nos côtés un grand navigateur, Antoine Gallimard, et au sein de notre équipage d’ardents compagnons : Samuel Brussell, Simone Volpato, docteur en bibliographie et science des archives (il a ouvert à Trieste la magnifique librairie ancienne Drogheria 28), Marco Menato, enseignant en bibliographie aux universités de Venise, Trieste et Vérone, François Simon, écrivain et critique gastronomique, et enfin Diego Marani, écrivain, traducteur et journaliste.
Entrer par cette porte en apparence étroite de la librairie Saba, c’est dévoiler l’histoire de Trieste et en faire la digne messagère de la cause des libraires d’aujourd’hui. C’est déchiffrer dans ses tablettes de buis les grands invariants de notre métier. Mais aussi comme l’écrivait Walter Benjamin, « recueillir ces étincelles d’espérance enfouies dans le passé et les faire revivre au cœur même du présent** ».
N’est-il pas captivant de ressentir comment une librairie, en ces temps crépusculaires de l’entre-deux-guerres, a su résister en étant la citadelle de toute une constellation d’écrivains ? Elle les a aidés à « voir clair dans le noir*** », selon la formule d’Annie Le Brun…
En déambulant dans cette ville aux nombreuses librairies, vous sentez combien Trieste est cosmopolite, énigmatique, moderne et absolument littéraire, brassant les langues et les populations. Comme Vienne, cité aux confins de l’Europe, elle nous ensorcelle par son éblouissante histoire. James Joyce y a vécu (onze années), mais aussi Italo Svevo, Stendhal, Marcel Proust, Claudio Magris, Roberto Bazlen, Virgilio Giotti, Anita Pittoni, Giani Stuparich, Boris Pahor, sans oublier Rainer Maria Rilke qui séjourna au château de Duino pour écrire ses élégies… Trieste fut le berceau de la psychanalyse en Italie, introduite par Edoardo Weiss et Sigmund Freud, mais aussi de l’antipsychiatrie fondée par Franco Basaglia, avec ses hôpitaux ouverts où les patients sont intégrés à la ville sans être enfermés.
Ce livre, dans l’esprit des Lettres à un jeune poète de Rilke, vous propose de ne pas laisserce passé à l’abandon. Au moment où notre Europe est éprouvée, j’aimerais vous confier comment les libraires vivent aujourd’hui à travers les livres et pour les livres… Comme Saba, chaque jour, nous recevons une poignée d’étoiles que nous nous efforçons de faire briller pour attirer l’intérêt des lecteurs. Nous vivons parfois dans cette solitude bleue, entre le principe de réalité et notre désir d’accueillir toujours plus de livres. Nos lieux sont des sources intarissables de curiosités littéraires. Comme lui, nous cherchons à outrepasser le réel économique afin de sauvegarder notre appétence de mots d’écrivains en un temps qui les nie…
Lecteurs, je souhaite que le puissant souffle triestin de la bora affranchisse vos esprits de « l’infobésité » ambiante afin que vous retrouviez les sentiers inépuisables de l’imaginaire !
* Lettre du 4 octobre 1924 au critique Giacomo Debenedetti in Umberto Saba: gli anni del Canzoniere (1922-1924). Lettere a Piero Gobetti, Giacomo Debenedetti, Giovanni Papini, sous la direction d’Aglaia Paoletti, Nuova Antologia, fasc. 2178, avril-juin 1991, p. 232-233.
** Stéphane Mosès, L’Ange de l’Histoire. Rosenzweig, Benjamin, Scholem, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1992 ; 2006.
*** Annie Le Brun, L’Insistant Désir de voir s’élargir l’horizon, Paris, Éditions L’échappée, 2025.
le libraire d’ancien est un poète
Préface d’Antoine Gallimard
Vu de Paris, Umberto Saba a toujours été un poète rare, l’un de ceux dont on aime saluer l’existence, Triestin excentré mais sans cesse redécouvert.
On lut son nom, avant ses poèmes, dans La NRF de mai 1962, dans une note signée Philippe Jaccottet, sensible à la simplicité subtile du chant de ce poète déjà disparu… une simplicité telle qu’à ses yeux, et après la lecture des seuls Vingt et un Poèmes alors traduits par Georges Haldas, elle défie la traduction : « Le pouvoir de ces poèmes tient à presque rien, et presque rien le tue. Il s’y agit, je crois, d’une inflexion qu’il faudrait à tout prix maintenir. » Il s’agirait ainsi d’atteindre « la touchante intonation de sa voix » – celle-là même que mon amie Teresa Cremisi, aujourd’hui présidente des Éditions Adelphi créées en 1962 par Roberto Bazlen (qui fut très proche de Saba) m’a confirmé qu’elle caractérisait la manière du poète dans sa langue originale.
Le critique Georges Mounin, l’ami de René Char, avait été probablement l’une des très rares voix françaises à lui rendre hommage lors de sa disparition, en 1957 (« Pour saluer Saba », Parler, nº 4), trois ans après lui avoir fait une place dans une livraison de la revue Les Cahiers du Sud (juin 1954) consacrée à la « nouvelle poésie italienne », aux côtés d’Ungaretti, Montale et Bassani. Il adressa ce numéro à René Char, qui ne cacha pas une petite réserve à la lecture des poèmes de Saba, mais y décela peut-être l’essentiel : « Un peu déçu par Saba qui me rappelle de loin les poètes unanimistes par moment, mais Saba a la vraie simplicité et la gentillesse avec les êtres et les choses » (24 juin 1954). Des décennies plus tard, alors que les poésies de Saba réunies dans son Canzoniere (un titre hérité de Pétrarque) auront été enfin traduites en français, la même impression domine chez les lecteurs de l’écrivain de Trieste – par exemple sous la plume du poète Jean-Pierre Lemaire, qui ne perd jamais l’occasion de citer parmi ses maîtres celui qui sut, avec une rare économie de moyens, relier les sensations quotidiennes, familiales, et les sentiments profonds, « voire les questions qui affleurent parfois inopinément sur le sens de la vie ». Quand la poésie, en toute simplicité (mais quelle ambition !), parvient à « rendre le sentiment d’être au monde ».
Gérard Macé et Guy Goffette furent aussi de ceux qui témoignèrent en France, ces dernières années, de cette influence souterraine. Le premier le fit entrer dans ce petit autel d’admiration, sinon de dévotion, à la littérature italienne que constitue le deuxième volume de ses Colportage, entre Dante et Leopardi… Il s’y interroge lui aussi sur les raisons d’un tel différé de reconnaissance : « Trieste aujourd’hui, ce sont les ombres de Joyce et de Svevo, mais c’est aussi le souvenir de Saba ; de même, la poésie italienne du demi-siècle, c’est Ungaretti et c’est Montale, mais c’est aussi Saba. Est-ce parce que la bora [ce vent de Dalmatie qui fit s’envoler Stendhal, de passage à Trieste] souffle moins fort qu’on ne le sait pas encore ici ? » Du moins doit-on à Gérard Macé la traduction d’un merveilleux texte, « Un dîner avec Leopardi », où le rêve littéraire et le quotidien domestique et culinaire forment un bien rare alliage, brouillant les frontières communes de la perception. Une certaine façon de parler de littérature autant qu’une certaine façon qu’a la littérature de parler ! Presque la réalité, écrit Gérard Macé, qui fait de Saba le poète du « quasi ». La langue littéraire est celle des apparitions, des fantômes – comme le livre publié l’an dernier à l’occasion de la Sant Jordi l’avait si bien montré.
Guy Goffette admirait aussi Saba – notamment parce qu’il avait été, comme lui, un libraire et que la compagnie des livres valait, pour les deux hommes, tous les voisinages du monde. Il fit de Saba une« apparition », en le mettant en scène dans Nema problema (Partance), récit ferroviaire d’un voyage de Paris à la Macédoine à bord du Simplon-Express – façon Larbaud. Dans son compartiment de train, fatigué par une nuit inconfortable, le poète ouvre de bon matin les Écrits intimes de Svevo, attendant son café noir ; et voilà que, dans son demi éveil, Trieste apparaît : « Par les éclaircies du feuillage qui borde la voie, des rues descendent à la mer en riant, tandis que des placettes pépères se chauffent les pieds au soleil. Soudain, je me lève et me frotte les yeux comme si j’avais la berlue : cet homme, là-bas, dans la ruelle, qui porte un paquet de livres sous le bras et fume la pipe, c’est lui, je le reconnais. Légèrement voûté, il descend comme chaque jour vers sa Libreria Antiquaria, via San Nicolò : il, lui, Umberto Saba ou son sosie. Je le vois pousser la porte et j’entends la clochette tinter. Dreling, service de restauration ambulante. Difficile, même avec un café noir, bien serré, brûlant, de revenir sur terre, sur rails. »
Enfin, comment ne pas évoquer ici André Pieyre de Mandiargues, qui considérait la « ramification triestine » comme la plus considérable qu’ait connue dans les temps modernes une littérature italienne morcelée, avec les romans de Svevo et les poèmes de Saba. Il faut dire que Pieyre de Mandiargues avait un souvenir précis de ce dernier, dans la fameuse librairie d’ancien à laquelle le présent album rend un si bel hommage : « J’ai été ému, en lisant la description de la petite boutique de libraire antiquaire que Saba tenait à Trieste, afin de subsister, et où je me souviens d’avoir fait sa connaissance, en 1932 si le détail de mon souvenir est exact. La chaleur étant forte (ce devait être au début d’août), l’irascible poète était sur un fauteuil presque à la renverse, et il mangeait un quartier de pastèque dans lequel il semblait englouti jusqu’au cou. Dérangé par ma venue, il jeta un long cri, plutôt d’oiseau que d’homme, et je ne sus que lui acheter un petit livre d’emblèmes du XVIIe siècle (que je regrette d’avoir donné depuis, comme sottement j’ai souvent fait). Ensuite, j’achetai quelque chose de son œuvre chez un autre libraire (moins intimidant), et je découvris une poésie dont le charme sensuel et mélancolique n’a pas cessé d’être puissant sur moi… » (Troisième belvédère, in La NRF, juin 1964).
Si Trieste fut une des grandes villes de librairies, c’est aussi parce qu’elle était une ville multiculturelle, où se conjoignaient des ascendances italiennes, allemandes, hongroises, slovènes, juives… et peut-être aussi une « ville de femmes », note Pieyre de Mandiargues, aux mœurs plus libres, « parce que la liberté certainement s’y cachait moins qu’ailleurs, le masque était point nécessaire » : « la beauté des femmes et des filles était tout à fait digne de son renom ».
Il est plaisant aujourd’hui d’évoquer à nouveau Saba, sous l’angle de l’amour des livres et du souvenir d’un lieu, la Libreria Antica e Moderna, sise au 30 via San Nicolò, qui fut autant son gagne-pain, son refuge que son cabinet d’écriture, sa deuxième peau – et où il s’attacha, des années durant, à tenir scrupuleusement le catalogue des livres anciens à vendre. Il faut avoir été libraire pour savoir ce qu’apporte cette profession de catalogueur, ouvrant les portes de mille rêveries.
En envoyant nos pensées à Claudio Magris, notre ami triestin qui n’a pas manqué d’évoquer l’art poétique de Saba dans Danube, laissons la parole au poète libraire-éditeur, à sa voix résonnant encore dans le golfe de Trieste et qui, poussée par des vents complices, parvient à nous, traduite par Gérard Macé : « J’ai navigué dans ma jeunesse / le long des côtes dalmates. / […] Aujourd’hui mon royaume / est cette terre de personne. / Pour d’autres, / le port allume ses feux ; l’esprit / indompté me pousse encore au large, / et de la vie le douloureux amour » (« Ulysse »).
À Trieste, le libraire d’ancien était un poète.